Compte rendu de la table ronde pour un tourisme plus altruiste
| Tweet |
Cette soirée du 21 septembre a suscité beaucoup de réflexions, parfois des interrogations, parfois des contradictions, et il me semblait important de vous en partager l’essentiel, mais surtout de vous associer à la suite de cette réflexion.
Nous étions plus de cinquante, venus d’horizons différents, avec des responsabilités, des expériences et parfois des convictions très différentes, réunis autour d’une question finalement assez simple : peut-on parler d’un tourisme altruiste ? Le mot peut surprendre. Il peut même déranger. Il a été présenté comme un oxymore. L’est-il vraiment ? Le tourisme est une industrie, une économie, des entreprises, des emplois, des investissements, des territoires, des flux, mais aussi des rencontres, de la découverte, de l’émotion et du lien. L’altruisme, lui, évoque l’attention portée à l’autre, la générosité, le don, parfois même le renoncement. Il fallait donc confronter ces deux univers sans chercher à les opposer artificiellement.
Le texte de Laurence Devillairs, philosophe, essayiste et enseignante, qui ouvrait notre soirée, pouvait volontairement apparaître comme une caricature du tourisme. Mais cette caricature était nourrie de réalités parfois bien tristes. Il ne s’agissait pas de dresser le procès du secteur, encore moins de distribuer les bons et les mauvais points. Il s’agissait de partir de ce que le tourisme peut produire de pire pour aller chercher ce qu’il peut produire de meilleur. Car le tourisme est une industrie formidable. Il crée de la richesse, de l’emploi, de la rencontre, de l’ouverture au monde. Peut-être doit-il simplement retrouver, avec davantage de force, certaines des valeurs qui ont fondé le voyage pour devenir encore plus désirable, plus utile et, pourquoi pas, plus altruiste. Laurence Devillairs n’est nullement une militante de l’anti-tourisme. Ses écrits, ses livres sont une ode à la beauté du monde, une invitation à la contemplation et à sa préservation.
Notre secteur n’a d’ailleurs pas attendu hier pour s’interroger. Depuis des années, des associations, des collectifs, des entreprises et des destinations travaillent sur ces questions. ATR, ATD, ATES et bien d’autres ont construit des démarches, des référentiels, des labels, avec des niveaux d’exigence différents. Notre table ronde n’avait donc pas vocation à créer une nouvelle catégorie, un nouveau label ou une nouvelle médaille. Elle ne cherchait pas à fabriquer des héros ni à désigner les bons et les mauvais élèves. Elle cherchait plutôt à ouvrir un espace de réflexion, avec suffisamment de bienveillance pour écouter et suffisamment d’exigence pour questionner nos certitudes, nos pratiques et parfois nos propres contradictions.
C’est dans cette continuité que le terme de « tourisme régénératif » mérite aujourd’hui d’être compris, discuté et peut-être progressivement accepté. Après avoir appris à réduire notre impact, pouvons-nous apprendre à augmenter notre utilité ? Après le tourisme durable, responsable, éthique, peut-être sommes-nous en train d’entrer dans une nouvelle étape : celle d’un tourisme qui ne cherche plus seulement à faire moins de mal, mais à faire davantage de bien. Faire du tourisme une empreinte positive.
Les échanges ont justement montré que cette question ne pouvait pas être abordée depuis un seul point de vue. Marc Pili, secrétaire général de Vacances Ouvertes, spécialiste des politiques sociales et du tourisme, nous a rappelé la question de ceux qui ne voyagent pas, du droit aux vacances, mais aussi de toutes ces externalités positives du voyage qui n’apparaissent dans aucun compte économique : la confiance en soi, la capacité à raconter une expérience, à la partager, à créer du lien, à nourrir des solidarités parfois invisibles. La question devient alors : qu’est-ce que le tourisme produit réellement en termes de solidarité ?
Coralie Marti, présidente de l’ATES et spécialiste du tourisme équitable, nous a invités à aller plus loin encore, en interrogeant les rapports de pouvoir : qui décide, qui fixe les prix, qui capte la valeur, qui prend les risques ? Et surtout, quelle place donne-t-on réellement aux habitants ?
Jean-François Benon, directeur général du Ceevo, agence de l’attractivité du Val d’Oise, a posé une autre question essentielle : le développement économique n’est pas l’ennemi de l’humain, pas plus que l’attractivité n’est en soi condamnable. Mais les critères peuvent changer. Il ne s’agit plus seulement de se demander combien de visiteurs nous allons attirer, mais aussi : qu’est-ce qu’on attire, pour qui et à quel prix pour un territoire ?
Sébastien Jacquot, directeur à l’IREST – Institut de recherche et d’études supérieures du tourisme de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous a rappelé que les futurs professionnels ne rêvent pas tous de la même chose. L’université et les écoles ont donc aussi une responsabilité : former des professionnels compétents, mais également des citoyens capables de réfléchir au monde dans lequel leur métier s’inscrit. Et cela nous ramène naturellement à la nécessité d’écouter davantage les jeunes : le tourisme de demain ne peut pas être imaginé uniquement par ceux qui ont construit le tourisme d’hier.
Roselyne Charpentier, psychothérapeute, enseignante et membre fondatrice de We Are Ready, profondément humaniste par un parcours de vie tourné vers autrui, a déplacé la question vers quelque chose de plus intime : qu’est-ce qui nous pousse réellement à agir ? Une conviction ? Une histoire personnelle ? Une forme de philanthropie ? La volonté sincère d’être utile ? Ou peut-être même, parfois, un devoir de réparation ?
Son intervention a été interrompue alors qu’elle allait précisément développer une idée essentielle : la compatibilité entre l’économie et l’altruisme. Elle voulait conclure en disant que ce n’est pas un oxymore, loin de là.
Une phrase du Dalaï-Lama me revient ici : Une véritable responsabilité ne peut naître que si nous développons la compassion.
Elle fait peut-être le lien entre deux interventions qui semblaient emprunter des chemins différents. Roselyne cherchait ce qui nous pousse à agir ; Jean-François racontait ce que cette intention peut produire lorsqu’elle devient une action, une entreprise, une vie professionnelle.
Et puis il y avait quelque chose de presque symbolique dans leurs prénoms. Roselyne, petite rose
. Jean-François, « Dieu fait grâce ». Et comment ne pas penser, avec Roselyne, à la rose du Petit Prince ? Cette rose qui devient unique parce qu’elle a été regardée, soignée, protégée, aimée. Le Petit Prince découvre alors une vérité essentielle : Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé.
Cette phrase pourrait presque être une définition poétique de ce que devrait devenir le voyage. Car que faisons-nous lorsque nous parcourons la planète, lorsque nous découvrons ses territoires, ses peuples, ses cultures, ses paysages ? Nous ne faisons pas que les visiter. Nous créons avec eux une relation. Et cette relation devrait peut-être nous rendre responsables.
Nous avons longtemps considéré la planète comme un immense terrain d’exploration, un catalogue de destinations à découvrir, à photographier, à vendre et à recommander. Mais plus nous connaissons un territoire, plus nous l’aimons ; plus nous l’aimons, plus nous devrions nous sentir responsables de son avenir.
Et il y avait aussi, dans cette soirée, une attente que nous ne devons pas éluder. Nous aurions aimé entendre davantage de professionnels du tourisme, et notamment des voyagistes, raconter leurs engagements solidaires, leurs expériences concrètes, leurs actions auprès des territoires, des populations ou des causes qu’ils accompagnent. Nous les avions invités, puis relancés. Cette absence n’est évidemment pas une réponse en soi, et il serait injuste d’en tirer une conclusion générale. Mais elle nous interroge, d’autant plus lorsque l’engagement altruiste est présenté comme une dimension majeure de l’avenir de notre industrie.
La présence de Patrice Caradec, président du SETO, était à ce titre particulièrement importante. Il a affirmé l’importance de cet engagement pour le secteur et pour ses membres. Nous aurions cependant aimé pouvoir entendre davantage d’exemples concrets, portés par des voyagistes eux-mêmes, afin de mesurer comment cette conviction se traduit dans les entreprises et dans les pratiques.
Jean-François Rial a, à ce moment-là, cherché à sa manière à « sauver l’honneur » des absents, en rappelant que l’engagement existait aussi chez certains professionnels du voyage. Il y avait là, me semble-t-il, une forme de loyauté professionnelle, presque de solidarité entre acteurs d’un même secteur.
Et il faut aussi reconnaître à Jean-François Rial que ce rapprochement entre l’économie du tourisme et l’éthique constitue le combat qu’il mène depuis plus de trente ans. Son parcours en est une illustration particulièrement forte : démontrer qu’une entreprise peut être économiquement performante et, dans le même temps, porter une vision, défendre des valeurs et contribuer à une autre manière de voyager.
J’aurais aimé, au cours de cette soirée, pouvoir donner davantage de place à l’Ukraine, à We Are Ready et surtout à nos enfants. Car derrière cette réflexion sur le tourisme altruiste, il y a des visages, des histoires et des rencontres qui nous ont convaincus que le voyage pouvait être bien davantage qu’un déplacement ou qu’une consommation touristique. L’Ukraine n’était pas le sujet de notre soirée ; elle en était le point de départ.
C’est un autre voyage qui vous transformera, comme il transforma Natacha Demoux qui n’a pas, non plus, pu vous partager son expérience, sa rencontre avec l’Ukraine, les enfants, et qui lui fait prendre de la distance avec les choses non essentielles.
Le voyage que nous proposons du 7 au 11 décembre sera justement l’occasion de vous présenter Arthur, Oleg, Mariia, Oksana, Matvii, Sacha et les autres enfants de Drohobych que nous accompagnons.
Mais ce voyage ne sera pas seulement un voyage en Ukraine. Il sera aussi un geste. Une présence. Peut-être même un baume. Car lorsqu’un Ukrainien voit arriver des étrangers qui ont choisi de franchir la frontière malgré la guerre, de prendre un train, de venir jusqu’à Lviv, Drohobych ou Kyiv, de s’asseoir avec eux, de regarder leurs enfants, d’écouter leurs histoires et de s’intéresser à ce que deviendra leur pays, quelque chose se passe. Pendant quelques heures, la guerre recule un peu. La peur laisse une place à la rencontre. Et notre présence vient leur dire, sans grands discours : « Nous sommes là. Nous ne vous avons pas oubliés. Nous croyons en vous et en votre pays. Nous sommes prêts. »
Il y a aussi, derrière cette réflexion, une question qui me paraît désormais difficile à éviter. Nous ne pouvons plus détourner nos regards du malheur des autres, pas plus que nous ne pouvons continuer à penser le tourisme uniquement à travers les rêves des plus privilégiés. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter de contribuer à l’essor des seuls territoires qui sont déjà accessibles, attractifs et capables de nous accueillir dans les meilleures conditions.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui notre réflexion. Nous avons développé une intelligence économique pour créer de la valeur. Nous avons développé une intelligence environnementale pour réduire notre impact. Le tourisme régénératif nous invite à réfléchir à notre capacité à contribuer positivement. Et le tourisme altruiste nous oblige peut-être à ajouter une autre dimension : l’intelligence émotionnelle, celle qui consiste à comprendre ce que notre activité produit pour les autres, à ressentir ce que vivent les territoires et les personnes que nous rencontrons, et à accepter de mettre une partie de notre puissance au service de ceux qui en ont besoin.
Pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin et soutenir concrètement les actions de We Are Ready, vous pouvez également contribuer à nos actions en Ukraine par un don auprès d’Essentiem, notre fonds de dotation partenaire dédié au tourisme engagé. Chaque contribution nous permet de poursuivre nos actions auprès des enfants de Drohobych et de construire les prochaines étapes de cette aventure humaine. Votre don peut bénéficier d’une déduction fiscale selon les dispositions applicables.
Donner, c’est aussi une manière de transformer une conviction en action.
Car notre ambition ne s’arrête pas à cette soirée. Dans un an, nous aimerions créer un véritable Forum autour du tourisme régénératif, avec une dimension altruiste, plus large, plus ouverte, peut-être internationale. Mais avant d’en arriver là, nous devons donner une suite à nos échanges : des préambules, des espaces plus petits, plus conviviaux, autour d’une table ronde ou même d’une table carrée. Des rencontres où l’on ne vient pas chercher une tribune, mais une confrontation d’idées et, peut-être, des pistes d’action. Et cette fois, ce sera à vous de choisir si vous souhaitez vous asseoir autour de la table.
Le Livre Blanc que nous allons maintenant construire sera l’une des premières traces de cette réflexion collective. Il ne sera ni une doctrine, ni une nouvelle charte, ni un manifeste fermé. Il sera la restitution de nos questions, de nos échanges, de nos contradictions et de nos convictions.
Peut-être que le terme « tourisme altruiste » s’imposera. Peut-être qu’un autre mot viendra le remplacer. L’essentiel n’est finalement pas le mot, mais ce qu’il nous oblige à regarder.
Qu’est-ce qu’on attire ? Pour qui ? À quel prix pour un territoire ? Et surtout, qu’allons-nous laisser derrière nous ?
Après avoir appris à réduire notre impact, pouvons-nous apprendre à augmenter notre utilité ?
Faire du tourisme une empreinte positive.
Ceci est le contenu copié-collé du communiqué de presse officiel de son émetteur qui en assume l'entière responsabilité. TendanceHotellerie n'approuve ni ne désapprouve ce communiqué. Ce communiqué a néanmoins fait l'objet d'une vérification ce qui peut parfois conduire à un décalage de mise en ligne de quelques heures ou jours. br>
Des renseignements concernant l'insertion de votre lien et/ou votre logo et/ou votre image sont accessibles ici. br>
Dans le cadre strictement privé (voir les CGU) de la reproduction partielle ou intégrale de cette page, merci d’insérer la marque "TendanceHotellerie" ainsi que le lien https://suiv.me/25900 vers sa source
ou le QR Code accessible à l'adresse https://suiv.me/25900.qr. Voir le mode d'emploi. |
| Tweet |








